Résidence Mixar 2007, Orléans
Etienne Boulanger et Thomas Tilly / Tô
Contre-formes
Ligne A
Orléans, 21 avril 2007
Un tramway est une bulle de transport tranquille, qui sillonne un paysage,
et le fait défiler à un rythme lent et sécurisé.
Sur un trajet maintes fois répété, dans un véhicule
protégé des bruits extérieurs, on se laisse bercer,
on s'abandonne au conducteur. Le temps intérieur peut devenir
repère, et l'extérieur fonctionner comme simple zone de
vérification éclair, qu'on finit par ne plus regarder
véritablement. Seuls les éléments différents
nous happent, et l'environnement familier et invisible devient le théâtre
d'une dérive de nos pensées : un père et sa poussette,
une femme apostrophée, deux enfants absorbés dans leurs
jeux, un oiseau sont autant de rampes d'envol pour nos rêves.
Le rythme créé par le cheminement du tramway, alternant
pauses, accélération, lancée et décélération,
est aussi un conditionnement physique qui contribue à porter
ces échappées mentales.
Coupant l'agglomération du nord au sud sur plusieurs kilomètres,
des Aubrais à La Source, la ligne A du tramway d'Orléans
traverse de multiples géographies urbaines et périurbaines
(tissu pavillonnaire, champs, zone commerciale...). Vingt-quatre stations
ponctuent le parcours, accompagnées pour huit d'entre elles de
sculptures contemporaines (dont la commande a été confiée
à Serge Lemoine, directeur du Musée d'Orsay). "Folies"
d'aujourd'hui, dotées d'une forme hybride entre monument (décoratif,
commémoratif) et architecture (fonctionnelle, ouverte), ces oeuvres
créent comme leurs ancêtres du XVIIIème siècle
des surprises dans le paysage, engendrant de nouvaux points de vue.
Transect du territoire, flux interrompu, balisage du paysage ; caractérisant
la ligne A du tramway, ces différents éléments
ont conduit les deux artistes Etienne Boulanger et Thomas Tlly / Tô,
invités à travailler à Orléans du 1er mars
au 15 avril 2007 dans le cadre de la résidence Mixar, à
la choisir comme champ d'expérimentation commun. Ils y créent
deux oeuvres éphémères perceptibles le samedi 21
avril. "Réactivant le quotidien" du tramway par une
pertubation de notre parcours, ils en donnent une nouvelle vision, et
le ramènent ainsi à la vie.
Offrant généreusement à la ville une écoute
jusque là mise au service de la nature, Thomas Tilly / Tô
crée une installation sonore permettant d'écouter une
composition aléatoire nourrie de sons de deux types différents,
prélevés dans et hors du tram. D'une part, le champ magnétique
créé par le mouvement du tramway est transformé
en sons audibles, et rebasculé à l'intérieur même
de la rame à travers une série de hauts parleurs fixés
au plafond. Quand le tramway s'arrête, les sons s'estompent. D'autre
part, les fluxs sonores, générés par la ville aux
abords de trois stations (les Aulnaies, Croix Saint-Marceau et Zénith)
se greffent à ceux du tramway en mouvement quand on s'approche
d'elles (à cent mètres environ), et prennent le dessus
progresivement quand les champs magnétiques disparaissent. Avec
ce dispositif, la rame devient à la fois salon d'écoute
et système d'écriture musicale autonome, créant
une pièce sur l'instant ; on y perçoit ces bruits extérieurs
dont on est habituellement protégés, ainsi que le mouvement
des entrailles du tramway, avec, peut-être, la même gêne
et la même fascination que si l'on entendait les battements de
son coeur. Thomas Tilly / Tô nous dote d'outils supranaturels,
d'oreilles captant les infrasons et munies d'une longue-écoute
(comme ces longues-vues, appendices d'yeux pas assez puissants). Super
héros du quotidien, nous anticipons l'avenir, et nous désintégrons
dans l'inframince.
Etienne Boulanger intervient plastiqument sur cinq des huit oeuvres
qui jalonnent le parcours du tramway, à travers des ajouts ponctuels,
réversibles, minimaux, Ce dialogue avec les oeuvres d'autres
artistes ne vise aucunement à remettre en cause leur pertinence.
En soulignant leur sens de manière discrète, les adjonctions
d'Etienne Boulanger créent d'autres objets, qui offrent temporairement
un nouveau regard sur les oeuvres, et en opèrent une complexe
médiation pour un public souvent rétif. En obstruant certaines
ouvertures, en greffant des volumes sur l'existant, en insérant
des portes, l'artiste révèle par le négatif la
substance même des oeuvres auxquelles il se confronte, et interroge
notamment leur statut de sculpture-architecture. Le balcon de la folie
de Bustamante, métaphore d'un espace amoureux impossible (il
est sans fond, impraticable), est rendu aveugle par un sur-balcon, qui
empêche toute projection imaginaire. Sucession de seuils, alternance
de pleins et de vides, la sculpture de Pariente se mure, telle une architecture
désaffectée. L'oeuvre de Shapiro joue sur l'apparent déséquilibre
de deux volumes pleins ; en leur ajoutant deux structures pivots, Etienne
Boulanger les équipe de béquilles qui bouleversent leur
fragile poésie visuelle. Usant d'un même matériau
pour toutes ses interventions (du bois aggloméré non peint
et non vernis), l'artiste tisse entre elles un fil conducteur visuel.
le caractère quotidien et pauvre de ce matériau s'oppose
à celui des oeuvres déjà en place, positionnant
clairement leur statut d'ajout précaire et transitoire.
Il y a une véritable étrangeté dans ces oeuvres
faites pour l'espace public, qui ne jouent pas sur une visibilité
forte, mais sur une disparition, une intégration, un fondu dans
le paysage. On rêve de les découvrir l'esprit vierge, d'être
ramené à une compréhension progessive de ce réel
altéré, par le paysage en srates successives de prise
de conscience (comme à la sortie à la fois forcée
et douce d'un rêve perturbé par des sons décalés).
Intelligentes, discrètes, fines, sensibles, ces oeuvres ont la
beauté des expériences qu'elles créent en nous.
Elles plaident en faveur d'une intervention dans l'espace urbain auguë
dans sa compréhension du monde, et libre dans son rapport aux
contraintes générées par la dimension politique
de l'espace public.