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Semaine




le mur dans le miroir




Mehr licht*, projet collaboratif de Nicolas Royer et Paul Laurent
Exposition L'Un/Foule - État #1 cloître de la Psalette, Tours, 2007
* Plus de lumière"

«Mehr licht», un vaisseau dans les ruines

À l’extérieur, toutes les quinze minutes, la même séquence sonore se déclenche pour une durée de 300 secondes. Au bout d’un bras métallique d’une portée de 2 mètre 70, un haut-parleur blanc décrit des cercles dans le vide, au-dessus de nos têtes. Il émet un son sourd et lancinant qui est réverbéré par les murs de la Cathédrale de Tours et par ceux, moins hauts du cloître de la Psalette. Simultanément et pendant le même laps de temps, cinq néons diffusent une lumière blanche intense qui illumine un étrange isoloir noir en forme de cabine téléphonique. Tout est prêt pour la télétransportation…

Tombé du ciel, le télétransporteur semble s’être posé au pied de la cathédrale. Il est solidaire de la construction métallique solidement amarrée sur quatre jambes articulées qui porte le haut-parleur. L’ensemble fait penser à un engin spatial ou à un robot lunaire noir de taille importante (250 x 450 x 450 cm). Dans ce site historique classé, cet envahisseur pourrait passer pour une prothèse industrielle inutile. Au milieu des vieilles pierres, près des ruines d’une partie du cloître, à proximité des vitraux du Moyen Age, l’ajout semble décalé. Nicolas Royer et Paul Laurent l’ont voulu visible et audible de la rue, afin de susciter la surprise et le questionnement. Pour réaliser cette pièce, le duo avait en mémoire les déconstructions du groupe Coop Himmelblau et les multiples travaux sur le thème du transportable, du transitoire qui caractérisent les années pop. Les références à la science-fiction qui irriguaient notamment les projets d’Archigram sont également réactivées. À l’instar de Loris Gréaud, Nicolas Moulin ou Mathieu Briand, les artistes puisent une partie de leur inspiration dans les films populaires américains de la fin des années 1970 : 2001, L’odyssée de l’espace de Kubrik, Rencontres du troisième type de Spielberg et surtout La guerre des étoiles de George Lucas.

Dans l’installation, la rotation du haut-parleur (de type pavillon à chambre de compression) permet de jouer avec l’idée de projection spatiale du son : elle donne un rythme, filtre et déforme, en jouant sur l’effet Doppler. Pour entrer dans la cabine et tenter cette expérience sonore entre la cathédrale et le cloître, il faut attendre son tour, un peu comme dans les mises à l’épreuve perceptive du Groupe de Recherche en Arts Visuels pendant les années 1960. Toutefois, l’espoir de changer l’homme en l’éveillant à une autre dimension hors des habitudes et des conventions sclérosantes n’est plus de mise. Le sacro-saint mot d’ordre de participation du public –remplacé aujourd’hui par les idéaux d’interactivité et de convivialité- n’est pas au centre du travail des artistes. Plus conceptuel, le projet Mehr licht vise à instituer un dialogue entre le site, la lumière, le son : à l’éclairage électrique des néons classiques vendus dans le commerce, répond le son amplifié et fragmenté d’une moto enregistrée sur le périphérique. Tandis que Nicolas Royer délaisse momentanément la peinture classique (celle qui recourt à des pigments) et conçoit l’installation comme la suite logique de ses Light paintings, Paul Laurent souligne l’importance de Stockhausen et de son analyse perceptive des sons mécaniques. Il évoque le quatuor à corde Arditti que le compositeur fit jouer et enregistrer dans un hélicoptère en marche (Helicopter string quartet). « Mehr licht ! Mehr licht ! ». « Plus de lumière ! Plus de lumière ! ». Cette injonction goethéenne (selon la légende, ce furent les dernières paroles prononcées par le poète en 1832) semble étrange dans l’enceinte d’un lieu de culte où devrait souffler l’esprit divin. En supprimant tout signe de ponctuation, les artistes transforment cette interjection en marque commerciale. En l’inscrivant dans une enseigne lumineuse fixée dans le mur de la cathédrale, ils font de ce leitmotiv spirituel un slogan publicitaire. Le XXI° siècle ne sera pas plus religieux (ou spirituel ou mystique) que le précédent. Les rêveries post-romantiques tournent court. Le désir diffus d’une société meilleure dans un monde plus éclairé ne trouve plus de lieu pour s’exprimer. Seul « L’art comme bonne volonté de l’illusion » peut encore nous consoler, disait Nietzsche. La science-fiction nous sauvera-t-elle? - Carole Boulbès, octobre 2007