Prendre la porte et faire le mur
Saâdane Afif, Catrin Bolt, Alain Bublex, Simon Dybbroe Møller,
Dora Garcia, Nashashibi/Skaer, Philippe Parreno, Chloé Quenum,
Alain Rivière, Michel Verjux
FRAC Provence-Alpes-Côte-d'Azur, Marseille
du 11 septembre au 11 décembre 2010
Pour la dernière exposition du FRAC avant sa réouverture
en 2012, Florence Ostende, commissaire invitée, nous invite à
nous interroger sur la nature et les enjeux de l’exposition.
Une porte, des
murs, une exposition... ou comment des artistes transforment celle-ci
en matériau de travail. À partir d’œuvres de
la collection du FRAC et de pièces produites ou empruntées
pour l’occasion, Prendre la porte et faire le mur explore le potentiel
de l’espace d’exposition : ses fantasmes, ses anecdotes,
ses humeurs, ses transgressions, son insoumission.
Qu’attendre d’une exposition aujourd’hui ? On dit
souvent qu’elle vient cristalliser la fin d’un mouvement
artistique, consacrer une tendance, arrêter l’œuvre
dans le temps. Pourquoi ne pas imaginer l’inverse, plutôt
que la fin le point de départ, un espace de tous les possibles.
L’espace d’exposition n’a pas toujours été
le « cube blanc » que nous connaissons aujourd’hui.
Des premières églises aux Salons du XIXe siècle
en passant par les foires ambulantes et l’art dans l’espace
public, sa forme n’a cessé de changer. Sa fonction, en
revanche, est restée sensiblement la même : instaurer un
cadre, un ordre, une organisation d’objets, une représentation
agencée du monde, parfois au service d’une idéologie.
Le musée incarne ce cadre par excellence, une boîte fermée,
coupée du monde extérieur. Au cours du XXe siècle,
les artistes inventent de nombreux musées imaginaires - une façon
de faire imploser les murs, de dépasser les limites (rappelant
ainsi les débordements du tableau qui hantent l’histoire
de l’art). Avec l’apparition du « cube blanc »,
la relation des artistes à l’exposition se radicalise,
surtout à partir des années 1960. Ils s’en emparent
comme d’un véritable médium, un matériau
de travail à même de révéler les propriétés,
voire les défaillances structurelles et conceptuelles du lieu.
Les frontières entre l’œuvre et l’espace de
monstration deviennent alors de plus en plus difficiles à distinguer.
Il semble qu’un glissement se soit opéré ces vingt
dernières années : l’exposition en tant que matériau
de travail ne serait plus seulement le sujet de l’œuvre mais
aussi son image fantasmée, un espace de projection, réceptacle
de fictions, de jeux, de rêves, de perturbations. Cette proposition
tente de mettre en lumière ce phénomène qui n’aurait
sans doute pu avoir lieu si le « cube blanc » n’avait
pas été identifié au préalable en tant que
possible surface de subversion. Mobilier, éclairage, qualités
architecturales et humaines du lieu, tout s’exploite. Les œuvres
manipulent le temps de l’exposition : ce qui vient avant (le projet,
la maquette, le montage mental, le rêve), pendant (le parcours,
les déplacements, les émotions), après (les interprétations
fictives, les commentaires, les souvenirs). Prendre la porte et faire
le mur matérialise le fantasme d’un espace déchargé
de tout système de croyance et de toute attente. Sur la porte
d’entrée, un petit mot de Simon Dybbroe Møller nous
demande de tout oublier, de repartir de zéro avant d’entrer
dans l’espace.
Puis tout commence dans le noir : les flashs stroboscopiques de Nashashibi/Skaer
éclairent les objets d’un musée la nuit. On a l’impression
d’être dans un rêve. Les règles de présentation,
modes d’accrochage et classifications muséales traditionnelles
se désorganisent. La pièce de Saâdane Afif est-elle
une sculpture minimale, un banc pour s’asseoir, le socle d’une
œuvre.... Tout se confond. Catrin Bolt photographie des fragments
de mobilier urbain comme si c’était des architectures typiques
des musées d’art moderne. Les cimaises disparaissent, transparentes,
les objets flottent sans hiérarchie, nous sommes dans le cerveau
de Møller. Chloé Quenum enferme l’image de l’exposition
dans une vitrine, jouant avec notre désir de posséder
ce qui se trouve à l’intérieur. Dora Garcia nous
observe, note nos moindres faits et gestes, le scénario de la
visite s’écrit en temps réel. Les scénarios,
Alain Bublex en imagine des dizaines (les expositions qu’il photographie
ont pourtant l’air d’avoir existé). Dans le monde
miniature d’Alain Rivière, l’exposition est une maquette
où tous les trucages et ratages sont permis. Michel Verjux éclaire
l’angle d’un mur vide (exposer c’est aussi éclairer)
; un peu plus loin, les médiums de Philippe Parreno interprètent
librement l’inconscient d’une exposition.
Comme au théâtre, au cinéma, nous passons un contrat
(implicite et informel) avec l’exposition, nous acceptons de croire,
de jouer le jeu. Prendre la porte et faire le mur s’intéresse
à la perversion de ce contrat par les artistes et à la
façon dont les œuvres, à force de travailler le lieu,
créent la sensation de traverser un espace affranchi de toutes
contraintes, un labyrinthe aux dérives les plus improbables.